Chapitre 3
-Louni Harper. Répéta Raymond. Un enquiquineur de première.
Louni…comme les Looney Toons, les dessins animés qui passaient à la télé et que je regardais de temps en temps pour suivre les aventures de mes personnages préférés comme Marvin le martien ? Etait-il un extraterrestre venu d’une lointaine planète pour nous étudier de plus près ? Ce serait trop cool, franchement !
-Ce p’tit, je le connais depuis un sacré bout de temps. Il était déjà chiant quand il était gosse mais depuis qu’il est adulte, c’est pire. Soupira Raymond. Toujours à poser des tas de questions.
-Quels genres de questions ?
-Sur pleins de sujets différents mais surtout, il vient tous les jours pour savoir s’il ne peut pas nous aider à résoudre un crime ou une enquête.
-Ouais, il est vraiment lourd le petit Harper. Ajouta Marco
-Il ne travaille pas ? Il doit vraiment s’ennuyer s’il vient tous les jours ici. Dis-je sans grande conviction.
Mais je voulais en apprendre plus sur lui. Après tout, si j’allais avoir affaire à lui tous les jours, autant que je sois au courant de ses problèmes tout de suite au lieu de les découvrir tout seul.
-Non mais Louni, je crois qu’il vit dans un autre monde. Il y a quelques temps, je t’aurais dis qu’il vivait sur les nuages et gambadait joyeusement avec des Bisounours multicolores et qu’ils allaient à la chasse aux papillons mais…maintenant que je le connais mieux, je me rends compte qu’il est plus bizarre que ce que je pensais. Me dit alors Marco.
-Oui, c’est vrai qu’il est bizarre. Intervint alors Emma qui était restée silencieuse depuis notre arrivée. Il a l’air…d’attendre que quelque chose se passe ici comme…comme un crime. Il risque d’attendre longtemps. Dit-elle en pouffant. Elle fut alors imitée par Marco.
Ils avaient l’air de bien s’amuser tous les deux mais moi je ne comprenais pas plus qui était ce Louni Harper si mystérieux. J’allais alors tapoter l’épaule de mon supérieur qui comprit immédiatement ce que voulais.
-Viens donc dans mon bureau. On va discuter de cela. J’aurais peut-être du t’en parler avant de te donner le poste.
Raymond me fit entrer dans son grand bureau puis me fit asseoir en face de lui. Il sortit un dossier vert d’un de ses nombreux tiroirs. Il y était inscrit « Louni Harper ». Louni, c’était tout de même un drôle de prénom, ses parents devaient être tout aussi bizarre que lui…Mais s’il avait son nom marqué sur un dossier du chef de la police…cela pouvait vouloir dire que…
-C’est un criminel ? Demandais-je avec une petite voix à Raymond, de peur de me tromper et de l’accuser à tort.
Raymond me considéra un instant du regard puis éclata de rire. Je pense que j’avais tort, alors, sinon il n’aurait pas réagi d’une telle manière.
-C’est vrai qu’il pourrait avoir le look d’un bandit des grands chemins mais il est le plus jeune héritier d’une fortune colossale. Il n’a jamais été impliqué de près ou de loin dans une affaire criminelle.
Je ne comprenais vraiment plus rien. J’aurais trouvé logique qu’il soit un criminel et même le chef d’une organisation de criminels du coin. Mais il n’était rien d’autre qu’un riche héritier…Mais pourquoi un riche héritier s’habillerait-il avec de tels vêtements ? J’étais persuadé que s’il s’asseyait dans la rue, on le prendrait facilement pour un jeune clochard.
-Son arrière-grand-père était un explorateur et lors d’une de ses expéditions en Amérique, il a ramené trois énormes émeraudes qui valent chacune plusieurs millions de dollars. Sa famille gagne beaucoup d’argent en les prêtant régulièrement à différents musées dans le monde entier. Ses parents lui donnent régulièrement une petite part de leurs rentes pour lui permettre de payer le loyer de son appartement et de vivre sans soucis.
-C’est un oisif, alors ? Demandais-je, un peu déçu car je ne l’attendais pas trop à ce genre de portrait. Un oisif, ce n’était même pas drôle.
-Un oisif ? Oh alors là, pas du tout. Louni Harper, malgré sa grande fortune n’a jamais été un oisif. M’expliqua alors Raymond. Il aurait pu suivre l’exemple de ses parents et ne rien faire de ses journées, passer sa vie allongé sur un transat, mais il n’en fait rien. Depuis qu’il sait lire, il passe beaucoup de temps à la bibliothèque. Il adore apprendre des choses qu’il ignore et il aime la culture. Il va souvent au théâtre. C’est un garçon vraiment très intelligent, il a passé son bac à quatorze ans mais bizarrement, il a arrêté ses études à seize ans, après deux années brillamment réussies en fac de lettres.
Raymond s’arrêta alors pour boire une rasade de la bouteille d’eau qui était posé sur le meuble juste derrière lui. J’espérais que ce n’était pas la fin de son explication car je n’en étais pas encore satisfais. Et je ne comprenais toujours pas. Raymond posa sa bouteille et reprit son récit.
-Quand il est revenu ici, on s’attendait tous à ce qu’il tourne mal. Un jeune homme sans occupation, ce n’est jamais bon. Et puis il avait passé deux années dans une autre ville. Il était déjà autonome et indépendant et on pensait qu’un jeune homme aussi intelligent que lui ne supporterait pas de se retrouver sous le contrôle parental.
-Et alors, que c’est-il passé ? Demandais-je, impatient de connaitre la suite, comme un môme qui attend qu’on lui raconte la suite de son histoire préférée.
-Rien... Louni n’avait pas changé d’un iota. Toujours fourré à la bibliothèque. Il retournait parfois à la fac pour revoir ses amis étudiants et je crois qu’il en revoit encore certains aujourd’hui. Mais dans la ville, il n’a pas beaucoup d’amis. Les surdoués font peur, parfois.
Oui, c’était vrai, les surdoués pouvaient faire peur. Quand j’étais en CM1, il y avait une fille hyper intelligente, tellement intelligente qu’elle répondait à toutes les questions de la maitresse et qu’elle rajoutait pleins de détails qu’on n’avait jamais appris en cours. Elle connaissait tant de choses et je me disais qu’il fallait qu’elle fasse attention parce qu’à un moment, elle n’aurait plus de place dans sa tête, elle apprendrait la chose de trop et son cerveau exploserait. Pendant des semaines, j’ai eu peur qu’elle n’explose avant de me rendre compte que c’était un peu impossible. Mais quand même, ça m’avait bien fait flipper pendant ces deux semaines.
-Il y a cinq ans, ses parents ont déménagés aux Etats-Unis, à New York. C’était un de leurs plus grands rêves mais Louni a refusé de les suivre à cause de Sarah.
-Sarah ? C’est sa petite amie ?
-Oh non, du tout. C’est sa grande sœur. Elle a six ans de plus que lui et s’est mariée quand elle a eut vingt ans…Tu vois le gérant du bar dans la petite rue en bas ?
J’acquiesçais la tête. Mon oncle m’avait emmené dans ce bar avant que j’aille passer mon entretien. Le gérant était un jeune homme d’une trentaine d’année avec des cheveux sombres désordonnés, comme s’ils étaient simplement posés sur sa tête.
-C’est Erwan, le mari de Sarah. Ils ont trois enfants. Une petite fille et deux petits garçons, des jumeaux. Sarah a refusé de quitter la ville pour aller vivre à New York avec ses parents. Il faut savoir que Louni est très attaché à sa grande sœur et c’est pour ça qu’il a décidé de rester ici.
Comme Raymond ne rajoutait rien, je m’impatientais un peu. On ne m’avait donné de réponses réellement convaincantes. Me faire la biographie complète de Louni Harper n’était peut-être nécessaire même si cela avait été plutôt intéressant.
-D’accord…mais je ne comprends toujours pas ce qu’il vient faire ici tous les jours.
-Emma l’a dit tout à l’heure. Il attend que quelque chose se passe. Même s’il arrive à occuper ses journées, il s’ennuie. Et cette ville n’est pas la meilleure pour l’aspect culturel. Quand il est revenu de la fac, une librairie spécialisée en romans policiers s’est montée. Tu ne l’as peut-être pas vue, elle est de l’autre côté de la ville. Enfin…Louni en est très vite devenu le meilleur client, ce n’était pas trop compliqué pour lui avec tout l’argent que possède sa famille. Il s’est passionné pour ses romans et depuis, il rêve de pouvoir participer à une enquête pour mettre ses capacités au service de la justice. Il est fan de ce Sherlock Holmes.
Il avait prononcé le nom du héros de Sir Arthur Conan Doyle avec une sorte de dégout évident. Personnellement, j’aimais beaucoup ce personnage. Je m’en fichais qu’il soit simplement détective privé et pas policier. Pour moi, c’était le résultat qui comptait, non pas la personne qui l’avait trouvé.
-Mais bon, dans cette ville, il risque d’attendre longtemps. Ce n’est pas demain la veille qu’il se passera quelque chose. J’aimerais juste qu’il arrive à modérer son enthousiasme. Quand il vient ici, il peut être épuisant avec ses questions perpétuelles. Il était un peu plus calme aujourd’hui parce qu’il doit être un peu triste du départ de Sarah. Elle est vacances à la mer avec Erwan et leurs enfants.
Il se leva de son siège et m’invita à faire de même.
-Il se fait tard et il va falloir que je parte avec Emma. On a du contrôle à faire cette nuit. Une dernière question ?
-Oui. Quel âge a-t-il ?
-Il a eut 24 ans il y a deux mois.
-Et comment ça se fait que vous en connaissez autant sur lui ?
-On avait dit une question. Dit-il avec un sourire. C’est une petite ville alors tout se sait. Et puis je te l’ai dis, c’est un riche héritier. On s’intéresse à ce qu’il fait.
Il me raccompagna à la porte du bureau et me souhaita une bonne soirée avant de demander à Emma dans le suivre pour repartir travailler. Marco était toujours devant le bureau d’accueil
-Hey, David…Alors le patron t’a appris tout ce qu’il y avait à savoir sur Louni ? Tant mieux, parce que tu vas devoir le supporter un long moment. Bon, j’espère que t’as passé une bonne journée avec nous. Sors et je vais fermer.
-Personne ne reste la nuit ? Demandais-je parce que je trouvais ça un peu bizarre. Comment pouvaient faire les gens s’ils avaient un problème en pleine nuit ?
-Non, mais tous les appels qu’on reçoit ici la nuit sont redirigés sur le téléphone portable qui est utilisé pour la nuit. Si quelqu’un appelle ce soir, ce sera Raymond ou Emma qui répondront. C’est aussi simple que ça.
On est sortis du bâtiment, il a prit des clefs dans sa poche et a fermé la porte. Il m’apprit que j’aurais également une clef mais que Raymond avait du oublier de me la donner aujourd’hui. Je rentrais chez moi, dans mon appart de trente mètres carrés, je mangeais et m’endormis presque aussitôt.
Et une petite routine quotidienne s’installa très rapidement. Tous les jours je m’occupais de l’accueil puis j’allais faire du contrôle sur la route avec Marco avec lequel j’étais devenu rapidement ami. Nous allions souvent boire un coup au bar géré par Arwen et j’étais sorti une fois en tête à tête avec Emma. Cela s’est plutôt bien passé, c’était assez agréable de passer un moment avec elle alors je pense que nous allons peut-être renouveler l’expérience. Entre collègue, évidemment.
Et tous les jours, Louni Harper venait nous demander s’il pouvait nous aider. La présence de cet hurluberlu aurait put me gêner, m’embêter au plus haut point mais après seulement quelques jours, j’attendais ses visites qui venaient casser la routine car il était toujours différent dans sa façon de demander des informations. Il est vrai qu’il pouvait être d’une lourdeur incroyable quand il voulait (j’aurais presque eut envie de lui filer des baffes) ou alors d’être plus sympathique, moins pressant. De cette manière, je pouvais déterminer à quel degrés d’ennui il se situait. Une fois, il était arrivé en sautillant dans la pièce, comme un petit lapin ou bien un kangourou et m’avait questionné pendant plus d’une demi-heure. Il participait largement à l’animation de ma journée.
J’avais rencontré Roger dès ma deuxième semaine et comme me l’avait prédit Marco, il ne me parlait que pour me dire bonjour ou au revoir mais au bout d’un peu plus d’une semaine, il me demanda si j’allais regarder le match de foot qui passait à la télé le soir même. Depuis ce jour, il commença à me parler un peu plus. Mais il n’était toujours pas très bavard avec moi. Il ne l’était avec personne.
Pendant le mois de décembre, juste avant les vacances de Noel, je tombais malade à cause d’un contrôle routier qui s’était transformé en tempête de neige. Marco, lui, allait très bien car il était plus habitué que moi à ce genre d’intempéries. Raymond m’avait laissé me reposer et je restais deux jours au lit avec un grand renfort de boites de mouchoirs.
Je retournais au travail en forme et sous la neige qui avait recouvert les rues. Je travaillais sur l’ordi du bureau d’accueil quand Louni entra. Il vint directement vers moi, ce qu’il faisait rarement. D’habitude, il tournait en rond un moment avant de se décider à venir nous embêter. A part quand il s’ennuyait vraiment beaucoup et qu’il n’en pouvait plus.
-Tu n’étais pas là, hier. Me dit-il.
-Oui, je suis au courant. J’étais malade. J’aurais préféré être là.
J’avais passé la journée de la veille, au fond de mon lit, à tousser comme si une famille de chats persans était venue s’installer bien au fond de ma gorge.
-Il y avait Roger, à ta place.
Louni qui adorait parler mais surtout qu’on lui réponde avait du passer un mauvais moment à essayer de tirer une parole de Roger. Il répondait bien évidemment quand des gens venaient demander des renseignements mais il s’efforçait de ne rien dire à Louni car il pensait qu’il finirait par se lasser de ce jeu. Pour le moment, ce n’est pas le cas et c’est loin de l’être.
-Il n’a parlé que du temps. C’est d’un rasoir, franchement. Il pourrait avoir d’autres sujets de conversations.
Pour le coup, j’étais d’accord avec lui.
-Des groupes d’étudiants ont commencés à arriver. Dit-il soudain avec une brusque poussée d’enthousiasme inattendue.
C’était toujours comme ça avec Louni. Après plus de deux mois, je commençais juste à m’y habituer.
-Des étudiants ? Ils viennent pour les fêtes de Noel ici ? Je ne savais pas que c’était une destination de rêve. Lui dis-je, un peu ironique.
-Ils t’ont jamais dis ? Le lac derrière la ville gèle complètement tous les hivers. Il fait tellement froid dans le coin que ça ne rate jamais. Il est vraiment super dur et on peut marcher dessus et y faire du patin à glace et même du hockey. C’est vraiment super et ça attire du monde chaque année.
Non, je n’étais pas au courant et personne ne m’en avait parlé à part Louni. Un lac gelé, c’était vraiment chouette mais certainement très dangereux. Qui donc le surveillait ? Ce n’était clairement pas la police car on m’en aurait au moins parlé. Mais ça avait l’air vraiment génial. Et puis des étudiants en ville, cela amènerait certainement une ambiance un peu plus festive.
Raymond vint se joindre à notre conversation et j’appris que c’étaient les pompiers qui s’occupaient du lac dès qu’il gelait. Il demanda à Louni s’il allait bien depuis la veille, ce qui amusa le jeune homme. Les deux hommes s’entendaient bien, malgré les petites disputent qu’ils pouvaient avoir de temps à autre, surtout quand Louni exaspérait Raymond.
Alors que nous discutions tous les trois du lac, la porte d’entrée s’ouvrit brusquement et Régis, le gérant du bureau de tabac de la grande rue entra en trombe, le visage blanc comme un linge. Il tremblait de tous ses membres et le froid n’était clairement pas en cause. Il avait la chaire de poule.
-Ray…Raymond…Il s’est passé… quelque chose… de terrible.
Arlavor le Rouge
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